Gratuité des soins ciblée au Tchad : critères et limites
Deux chiffres suffisent à cadrer l'enjeu. Au Tchad, la mortalité maternelle atteint 860 décès pour 100 000 naissances vivantes; la mortalité infantile se fixe à 72 décès pour 1 000 naissances vivantes.

Gratuité des soins ciblée au Tchad: critères et limites
Face à un tel plateau épidémiologique, la politique de gratuité ciblée, lancée en 2007 dans les hôpitaux, élargie aux centres de santé en 2009, puis consolidée par la Loi N° 035/PR/2019, demeure l'instrument principal de l'État pour alléger la charge financière supportée par les ménages les plus exposés. Elle n'a rien d'universel ni d'intégral. Son architecture juridique, ses groupes cibles et ses failles opérationnelles appellent une lecture strictement factuelle.
Genèse et cadre législatif de la gratuité ciblée
La politique s'est construite par strates successives, sans texte fondateur unique.
2007 marque le point de départ: la gratuité entre en vigueur dans les hôpitaux publics. L'objectif affiché consiste à désamorcer le barrage financier qui, à l'admission, exclut les ménages ruraux et périurbains des soins hospitaliers. Deux ans plus tard, en 2009, la mesure est étendue aux centres de santé de district, premier niveau de recours en zone rurale. Ce déploiement à deux vitesses, hôpital puis périphérie, révèle une logique de ciblage budgétaire: on protège d'abord le plateau technique où les coûts fixes sont les plus élevés, avant de descendre vers les formations de base.
Le troisième jalon est normatif. En 2015, le Tchad adopte la Stratégie Nationale de la Couverture Santé Universelle (CSU). Ce document repositionne la gratuité ciblée comme une composante, et non comme l'aboutissement, d'un parcours plus large vers l'accès universel. Quatre ans plus tard, la Loi N° 035/PR/2019 du 5 août 2019 formalise l'architecture: régimes d'assurance, mutuelles, principes de solidarité, articulation entre gratuité et mécanismes contributifs. Trois observations de méthode s'imposent. Premièrement, le périmètre reste défini par décrets et circulaires plutôt que par une codification unique: la lisibilité juridique s'en ressent. Deuxièmement, la loi de 2019 introduit le concept de régimes obligatoires sans publier à ce jour l'ensemble des textes d'application. Troisièmement, l'adossement à la CSU reste sémantique tant que les financements mobilisés ne s'appuient pas sur des projections budgétaires pluriannuelles vérifiables.
La gratuité ciblée n'est pas un point d'arrivée, mais un étage intermédiaire dans la trajectoire législative tracée de 2015 à 2019.
Bénéficiaires prioritaires et périmètre des soins
La gratuité ciblée ne s'adresse pas à l'ensemble des usagers. Elle sélectionne trois catégories, calibrées sur le fardeau sanitaire documenté: la grossesse et la naissance, la petite enfance, et la phase aiguë des urgences médico-chirurgicales.
Pour les femmes enceintes, l'exemption couvre les consultations prénatales, l'accouchement (voie basse et césarienne) ainsi que les suites immédiates. L'intention est transparente: faire baisser le coût direct de l'accouchement, identifié depuis deux décennies comme un facteur de renoncement aux soins dans les ménages à faible revenu. Pour les enfants de moins de 5 ans, la gratuité s'applique aux consultations, aux vaccinations du Programme Élargi de Vaccination et à la prise en charge des pathologies dominantes de l'enfance: paludisme simple et grave, infections respiratoires aiguës, diarrhées, malnutrition aiguë sévère.
Le troisième groupe, celui des urgences médicales, chirurgicales et gynéco-obstétricales, obéit à une logique distincte. Il vise à sécuriser les premières heures, et non le séjour complet.
Tableau synthétique des bénéficiaires et du périmètre couvert
| Groupe cible | Actes et services couverts | Limite explicite du périmètre |
|---|---|---|
| Femmes enceintes | Consultations prénatales, accouchement, césarienne, suites immédiates | Médicaments et consommables en rupture de stock: reste à charge effectif |
| Enfants de 0 à 5 ans | Consultations, vaccinations PEV, prise en charge des pathologies dominantes | Même limite pour les molécules non disponibles au moment de l'acte |
| Urgences médico-chirurgicales et gynéco-obstétricales | Prise en charge initiale: paludisme grave, accidents, accouchements compliqués | Plafond temporel de 72 heures; au-delà, facturation à la famille |
Ce tableau appelle une lecture lucide. La gratuité porte sur l'acte et la consultation; elle ne garantit pas, par elle-même, la disponibilité des intrants nécessaires à l'acte. La distinction est centrale pour quiconque évalue l'efficacité réelle de la politique.
Le protocole des urgences: la règle des 72 heures
Pour les urgences, la mesure d'exemption ne s'étend pas à l'ensemble du séjour hospitalier. Elle se limite aux 72 premières heures de prise en charge. Passé ce délai, les frais (examens complémentaires, médicaments, hébergement) reviennent à la charge de la famille.
Cette règle n'est pas un détail administratif. Elle structure le comportement des soignants et des usagers. Côté soignant, la fenêtre de 72 heures incite à concentrer les gestes critiques (réanimation, bloc opératoire, antibiothérapie parentérale) et à organiser, dès J3, soit une sortie, soit un transfert vers un régime de financement alternatif. Côté usager, la règle signale clairement que la gratuité n'est pas un blanc-seing pour une hospitalisation prolongée. Un paludisme grave compliqué, un polytraumatisme, des soins post-opératoires lourds dépassent rapidement le périmètre gratuit.
Les pathologies explicitement visées par cette fenêtre incluent le paludisme grave, les accouchements dystociques et les accidents de la voie publique, trois situations où chaque heure compte et où le coût direct, en l'absence d'exemption, constitue un barrage documenté à l'accès aux soins. Le découpage temporel répond donc à un arbitrage assumé entre amplitude de la couverture et soutenabilité budgétaire.
Défis opérationnels: ruptures de stocks et reste à charge
Le maillon faible de la politique n'est pas juridique. Il est logistique et budgétaire.
Les ruptures de stocks de médicaments et de consommables essentiels dans les structures publiques contraignent les usagers à acheter eux-mêmes leurs prescriptions dans le secteur privé. Le circuit est simple et documenté: ordonnance gratuite dans la formation publique, achat privé des molécules au comptoir de la pharmacie d'à côté. Pour un ménage dont le revenu quotidien est inférieur au coût d'une ampoule injectable, la conséquence est mécanique: renoncement partiel, sortie contre avis médical, ou appauvrissement direct. L'exemption de l'acte ne neutralise pas le coût du produit, qui reste à la charge du patient.
L'ampleur du phénomène se lit dans les volumes hospitaliers. Au Centre Hospitalier Universitaire de la Mère et de l'Enfant (CHUME) de N'Djamena, l'année 2025 a enregistré 9 112 naissances et 5 696 accouchements, dont 2 989 par césarienne, soit un taux de césarienne proche de 52 % rapporté à l'effectif des accouchements. Sur l'ensemble des interventions chirurgicales pratiquées dans l'établissement, 75 % l'ont été en situation d'urgence. Ces chiffres placent le CHUME en première ligne d'un système où la gratuité ciblée absorbe l'essentiel de la demande solvable, sans disposer systématiquement des intrants correspondants.
Une politique d'exemption ne vaut que par la chaîne d'approvisionnement qui la rend opérante.
Trois conséquences structurelles en découlent. D'une part, le reste à charge effectif, celui que supporte réellement le ménage, excède le reste à charge théorique prévu par les textes. D'autre part, la mesure creuse un écart entre l'hôpital urbain de référence et les centres de santé ruraux, dont les capacités de stockage et de réapprovisionnement sont notoirement plus réduites. D'autre part, l'absence de budget publié et consolidé du panier gratuité interdit toute évaluation coût-efficacité rigoureuse. Tant que le financement de l'exemption ne sera pas tracé en tant que ligne budgétaire autonome, le pilotage de la politique restera aveugle à ses propres résultats.
Vers la Couverture Santé Universelle: ambitions et réalités
La Loi N° 035/PR/2019 trace la trajectoire. Le passage de la gratuité ciblée à la Couverture Santé Universelle suppose, sur le papier, l'extension progressive du panier de bénéficiaires, la diversification des sources de financement (État, ménages, partenaires, mutuelles) et la mise en place de mécanismes de prépaiement solidaires.
Dans les faits, deux angles morts persistent. Le premier est budgétaire: le montant exact alloué et réellement déboursé par l'État tchadien au titre du panier de la gratuité pour l'ensemble du territoire, au cours de l'exercice en cours, n'est pas documenté publiquement. Sans cette donnée, aucune projection d'impact n'est défendable. Le second est opérationnel: le pourcentage exact de centres de santé ruraux assurant à 100 % la délivrance effective et continue des kits d'accouchement sans reste à charge pour les patientes n'est pas connu. Tant que cette proportion ne sera pas mesurée et publiée, la promesse de gratuité restera suspendue à la réalité de chaque poste de santé.
La convergence vers la CSU passe donc par trois exigences techniques mesurables. Premièrement, la publication pluriannuelle des crédits effectivement consommés sur le panier gratuité, dissociés du budget global de la santé. Deuxièmement, un indicateur national de taux de disponibilité des intrants essentiels dans les formations sanitaires, distinct du taux de présence théorique du médicament dans les registres. Troisièmement, un suivi longitudinal des indicateurs d'impact: mortalité maternelle, mortalité infanto-juvénile, taux de couverture des consultations prénatales, proportion d'accouchements assistés dans une structure offrant la gratuité effective. Tant que ces trois indicateurs ne sont pas produits, l'écart entre la carte juridique et la carte sanitaire continuera de se creuser.
Lecture d'ensemble
La gratuité ciblée au Tchad n'est ni un slogan, ni un dispositif obsolète. Elle a sorti du paiement direct une part significative des actes de santé maternelle et infantile, et elle fournit un cadre opérationnel au premier niveau de recours. Elle reste cependant tributaire d'un financement chronique insuffisant et d'une chaîne d'approvisionnement qui ne suit ni les volumes, ni la géographie de la demande. Tant que ces deux verrous ne sont pas levés, et mesurés, la politique continuera d'afficher une couverture théorique supérieure à sa couverture réelle. C'est l'écart entre les deux qui expose les ménages les plus vulnérables au renoncement, et c'est cet écart que la CSU devra, en droit comme en budget, refermer.