Relais communautaires au Tchad : les erreurs de communication qui bloquent la vaccination
Une équipe arrive, vaccine les enfants, puis repart sans avoir expliqué ce qu’elle fait. Pour les familles, la séance peut alors ressembler à une intervention imposée plutôt qu’à un service de santé.

Relais communautaires au Tchad: les erreurs de communication qui bloquent la vaccination
Ce défaut de communication a été rapporté par des communautés pastorales mobiles du district sanitaire de Danamadji, où les familles ont aussi évoqué le manque de contacts avec les professionnels et des horaires de passage difficiles à concilier avec leurs activités.
Au Tchad, les relais communautaires peuvent faire le lien entre les familles, les équipes de vaccination et les services de santé. Mais ce rôle ne se résume pas à transmettre une consigne. Pour comprendre les réticences vaccinales, il faut écouter ce qui les nourrit: une inquiétude sur les effets du vaccin, une expérience décevante avec un centre de santé, une langue qui ne permet pas de poser ses questions, ou une équipe qui passe au mauvais moment. Les erreurs de communication apparaissent souvent là, dans l’écart entre le message prévu et les conditions concrètes de la rencontre.
Vacciner sans expliquer: une intervention qui fragilise la confiance
Dans l’étude qualitative menée auprès de communautés pastorales mobiles de Danamadji, les obstacles relevés dans 94 extraits codés se répartissaient entre la défiance envers le programme élargi de vaccination ou les opérations contre la polio, les problèmes liés au système de santé et les craintes de dommages attribués aux vaccins. Les proportions rapportées étaient respectivement de 53 %, 34 % et 13 %. Elles décrivent les extraits analysés dans cette étude, pas la population tchadienne dans son ensemble.
Cette répartition rappelle un point de terrain: une hésitation peut avoir plusieurs causes, et la réponse ne se trouve pas toujours dans une meilleure explication du vaccin. Si une famille ne sait pas pourquoi une équipe est venue, si elle ne peut pas joindre les soignants ensuite ou si les passages sont imprévisibles, la question porte aussi sur la façon dont le service fonctionne.
Le relais qui répète seulement que la vaccination est bénéfique risque de manquer le problème réel. Il peut commencer par demander ce que la famille a compris de la visite, ce qui l’inquiète et ce qui rendrait une prochaine séance plus accessible. Cette écoute ne remplace ni l’information médicale ni le travail des équipes. Elle permet de repérer ce qui doit leur être transmis.
Les participants de Danamadji ont notamment signalé que des équipes vaccinaient parfois les enfants sans expliquer leur intervention et semblaient pressées. Un chef religieux influent disait également ne pas avoir reçu les informations nécessaires pour parler de la vaccination à sa communauté. Quand les personnes reconnues localement restent à l’écart, le relais entre les services et les familles se rompt avant même que le message circule.
Une séance sans explication laisse la place aux questions sans réponse. La confiance se construit aussi dans la manière d’annoncer et de conduire la vaccination.
La communication doit donc commencer avant l’acte: qui intervient, pourquoi, pour quels enfants, et à qui s’adresser en cas de question. Si un relais ne connaît pas la réponse, mieux vaut le dire clairement et orienter vers un professionnel que combler le silence par une affirmation incertaine. La crédibilité se joue aussi dans cette limite.
Langue, horaires et pratiques: le message doit rejoindre la vie réelle
Un message compris par les équipes n’est pas nécessairement compris par les familles. À Danamadji, les obstacles décrits incluaient des barrières linguistiques, un décalage entre les services et les pratiques locales, ainsi que des horaires de passage incompatibles avec certaines activités pastorales. Répéter la même information plus fort ne résout aucun de ces problèmes.
Le relais communautaire a une fonction de traduction au sens large. Il peut aider à choisir les mots, le moment et le lieu où une conversation devient possible. Cela suppose de connaître les langues utilisées dans la zone, mais aussi de ne pas présumer que toutes les familles d’un même territoire ont les mêmes habitudes ou les mêmes interlocuteurs de confiance.
Les compétences linguistiques peuvent rendre l’échange plus direct. Au Tchad, une mobilisatrice citée dans un article consacré au dialogue communautaire parle arabe, boulala et barguimier. Cette capacité est un atout pour expliquer et écouter dans plusieurs langues. Elle ne garantit pas à elle seule la compréhension: il faut encore laisser la personne reformuler ce qu’elle a retenu, sans la mettre à l’épreuve ni la corriger devant les autres.
Sur le terrain, quelques ajustements concrets peuvent éviter que la sensibilisation se transforme en message à sens unique:
- Annoncer la venue des équipes par les canaux réellement utilisés dans la localité, plutôt que compter sur une information affichée ou transmise trop tard.
- Discuter avec les familles et les relais des moments où elles sont disponibles, en particulier lorsque les déplacements ou les activités quotidiennes influencent leur présence.
- Employer des mots simples pour expliquer le calendrier vaccinal et les bénéfices attendus, puis vérifier ce qui reste flou.
- Faire remonter aux équipes les obstacles répétés: absence d’explication, questions sans réponse, horaires inadaptés ou difficulté à retrouver un service après la séance.
Ces gestes ne produisent pas automatiquement une hausse mesurable de la couverture vaccinale. Les informations disponibles ne permettent pas d’isoler l’effet propre de chaque méthode. Leur intérêt est plus immédiat: rendre l’échange compréhensible et signaler aux services les difficultés qu’un relais ne peut pas régler seul.
À Adré, une séance réunissant des agents de santé, des relais communautaires et des leaders locaux a permis aux participantes de poser leurs questions. Les équipes se sont appuyées sur des boîtes à images et des messages simples pour parler du calendrier vaccinal et des bénéfices de la vaccination. Le point utile ici tient à l’organisation de la rencontre: les personnes concernées avaient un espace pour demander des précisions, et les relais n’étaient pas seuls à porter le discours.
Rumeurs et réticences: écouter avant de répondre
Une rumeur ne disparaît pas parce qu’on la qualifie de fausse. Pour la famille qui l’a entendue, elle peut être liée à un événement vécu, à une inquiétude sur la santé de l’enfant ou à une expérience antérieure avec les services. La contredire immédiatement, sans comprendre ce qui est en jeu, peut fermer la conversation.
La gestion des réticences vaccinales commence par une écoute active. Le relais peut demander ce que la personne a entendu, ce qui lui fait peur et si elle a déjà posé la question à un soignant. Il ne s’agit pas de mener un interrogatoire ni de chercher à obtenir un accord à tout prix. L’objectif est de distinguer une question précise d’un problème d’accès, d’un manque d’information ou d’une méfiance plus large envers le système.
À Abéché, Batoul Atidjani mène des visites de porte-à-porte, écoute les familles, répond à leurs questions et traite les rumeurs. Elle exerce des activités de mobilisation depuis 2016 et a suivi des formations en écoute sociale et en communication interpersonnelle. L’exemple montre le temps que demande la relation de proximité: revenir, reconnaître une inquiétude, expliquer sans brusquer et orienter vers un professionnel lorsque la question dépasse le rôle du relais.
Une réponse utile reste à la mesure de ce que l’on sait. Le relais peut expliquer le calendrier vaccinal avec des supports adaptés et transmettre une question médicale aux agents de santé. Il ne devrait pas promettre qu’aucun effet indésirable n’est possible, ni attribuer sans vérification un problème de santé au vaccin. En cas de doute, l’orientation vers un soignant est une action concrète, pas un aveu d’échec.
Le ton compte aussi. Une personne qui hésite n’est pas forcément opposée à toute vaccination. Elle peut demander du temps, vouloir consulter un proche ou chercher une réponse précise. L’humilier devant la famille ou la communauté risque de transformer une question ouverte en refus durable. La médiation sanitaire locale demande de respecter le rythme de la conversation tout en maintenant une information claire.
Relais communautaires et services de santé: une responsabilité partagée
Les relais sont souvent les premiers interlocuteurs, mais ils ne contrôlent ni les horaires des équipes ni la disponibilité des vaccins, des soignants ou des moyens de transport. Leur demander de convaincre les familles sans leur donner les informations nécessaires ni un canal pour signaler les problèmes revient à leur confier une responsabilité sans leviers.
Les constats recueillis à Danamadji associent la défiance à des difficultés du système de santé et à des craintes concernant les vaccins. Ils ne permettent pas d’imputer les refus ou les retards aux seuls relais. Quand une équipe passe à une heure où les familles sont absentes, quand les échanges se font dans une langue mal comprise ou quand les questions restent sans réponse, l’institution doit aussi examiner sa façon d’organiser le service.
La circulation de l’information doit fonctionner dans les deux sens. Le relais transmet aux familles les renseignements validés par les équipes. En retour, il doit pouvoir leur signaler les questions récurrentes, les rumeurs entendues et les obstacles d’accès, puis recevoir une réponse compréhensible qu’il pourra transmettre à son tour. Sans ce retour, la mobilisation sociale se réduit à une succession de messages descendants.
La présence de leaders locaux peut faciliter le dialogue, à condition qu’ils soient associés et informés, sans remplacer la parole des familles. À Danamadji, un chef religieux disait ne pas avoir reçu d’explications sur la vaccination. Ce constat invite à préparer les échanges en amont: présenter le déroulement des séances, expliquer les objectifs et prévoir qui répondra aux questions médicales. Une relation de confiance ne se délègue pas par une simple demande de soutien.
Des initiatives de terrain, avec des limites à reconnaître
Au Tchad, les approches de proximité prennent des formes différentes selon les lieux. À Adré, la séance de questions-réponses s’appuyait sur des supports visuels et sur la présence conjointe d’agents de santé, de relais et de leaders. À Abéché, le porte-à-porte permettait des échanges avec les familles et le traitement des rumeurs. À N’Djamena et dans la province du Chari-Baguirmi, le projet Kulina Sawa a utilisé des causeries éducatives et des activités de sensibilisation dans les ménages, les marchés, les centres de santé et les lieux de culte. Les activités du projet auraient touché près de 3,3 millions de personnes entre janvier 2022 et mars 2023.
Dans le Ouaddaï, 2 206 mobilisateurs communautaires ont été formés en 2025 à la communication interpersonnelle, à la mobilisation sociale et à l’engagement communautaire, selon les informations rapportées par l’UNICEF. Un nombre de personnes formées indique l’ampleur d’un effort, mais ne dit pas à lui seul comment les pratiques évoluent ni quel effet une méthode a sur la vaccination. Pour répondre à ces questions, il faut documenter ce qui se passe après la formation: les relais disposent-ils des informations à jour, peuvent-ils joindre les équipes, et leurs remontées entraînent-elles des ajustements?
Ces initiatives donnent des repères, pas une recette unique. Les sources disponibles ne fournissent ni classement national des erreurs de communication ni mesure permettant d’attribuer à une seule technique une progression de la couverture vaccinale. Elles ne confirment pas non plus l’existence d’un dispositif national uniforme de caravanes d’information. Les besoins d’une communauté pastorale mobile à Danamadji ne se déduisent pas automatiquement de ceux des familles d’Abéché ou de N’Djamena.
Le repère le plus solide reste la qualité du lien entre le relais et le service. Pour apprécier si une démarche répond au terrain, on peut suivre des questions simples: les familles savent-elles qui vient et pourquoi? Peuvent-elles poser une question dans une langue comprise? Les horaires tiennent-ils compte de leurs contraintes? Les doutes transmis par les relais reçoivent-ils une réponse? Ces questions n’exigent pas de promettre des résultats qu’on ne mesure pas. Elles rendent visibles les points où l’accès et la communication se bloquent.
Le travail des relais communautaires au Tchad ne consiste pas à faire taire les réticences. Il consiste à créer une conversation assez claire et assez fiable pour que les familles puissent décider avec des informations compréhensibles, et à faire remonter aux services ce qui empêche cette conversation d’avoir lieu. Pour y parvenir, les relais ont besoin d’écoute et de formation, mais aussi d’équipes accessibles, de réponses cohérentes et d’une organisation qui respecte les réalités locales. C’est à cette condition que la sensibilisation devient un véritable lien de santé publique.