Relais communautaires au Tchad : surmonter l'hésitation vaccinale sur le terrain
Un rendez-vous de vaccination manqué peut tenir à une distance, à une information mal comprise ou à une crainte qui n’a jamais trouvé d’interlocuteur disponible. Pour les familles, ces obstacles se mêlent.

Relais communautaires au Tchad: surmonter l’hésitation vaccinale sur le terrain
Pour les équipes de santé, ils compliquent l’accès aux enfants et la continuité des soins. Au Tchad, les relais communautaires peuvent aider à faire le lien entre les deux, à condition de partir des questions concrètes des habitants.
À Farchana, Abéché, Moyito et Adré, des expériences documentées montrent des relais qui vont à la rencontre des familles, expliquent le calendrier vaccinal avec des images, répondent aux rumeurs et facilitent le dialogue avec les équipes. Ces exemples éclairent ce que peut apporter la médiation de proximité. Ils ne prouvent toutefois pas, à eux seuls, l’effet de ces activités sur l’acceptabilité vaccinale ou sur la couverture à l’échelle du pays.
Le relais, un point d’accès entre la famille et le service de santé
Un relais communautaire n’est pas simplement une personne chargée de transmettre un message préparé ailleurs. Son travail commence souvent par l’écoute: qu’est-ce qui inquiète la famille? Quelle information a circulé? Le rendez-vous a-t-il été oublié, ou le déplacement jusqu’au service de santé est-il difficile? La réponse utile dépend de la situation, et pas seulement de la brochure disponible.
Cette position d’intermédiaire a une fonction pratique. Le relais peut rendre les informations plus compréhensibles, signaler une préoccupation à l’équipe de santé et aider une famille à trouver le bon interlocuteur. Il ne remplace pas l’agent de santé, ne pose pas de diagnostic et ne devrait pas être placé devant des questions auxquelles seul un professionnel peut répondre. Une médiation fiable sait aussi dire: « Je vais vous orienter vers l’équipe. »
Dans les zones où les distances et les difficultés d’accès pèsent sur les rendez-vous, la continuité compte autant que la première conversation. À Farchana, des relais utilisent des images et des messages simples pour écouter les familles et répondre à leurs inquiétudes. Des séances de rattrapage couvrant plusieurs villages sont également organisées dans des zones difficiles d’accès. La sensibilisation, dans ce contexte, gagne à être reliée à une possibilité réelle de vaccination: expliquer un rendez-vous sans pouvoir indiquer où et quand il aura lieu laisse la famille avec une information incomplète.
La confiance, elle, ne se décrète pas. Elle se construit lorsque les réponses restent cohérentes d’une visite à l’autre, que les inquiétudes sont entendues sans jugement et que les limites du relais sont claires. Une personne qui doute n’est pas nécessairement opposée à la vaccination. Elle peut chercher à comprendre les effets secondaires possibles, le calendrier ou les raisons d’une dose supplémentaire. Traiter ces questions comme une faute ferme la porte au dialogue.
La première tâche du relais consiste à comprendre ce qui bloque l’accès, puis à rapprocher la famille d’une réponse fiable et d’un service accessible.
À Abéché et Farchana, l’écoute précède la réponse
À Abéché, Batoul effectue des visites de maison en maison. Elle écoute les préoccupations, répond aux rumeurs et accompagne les équipes vaccinales, notamment dans les quartiers où certaines familles hésitent ou refusent la vaccination. Cette démarche montre l’intérêt d’une présence régulière: une conversation à domicile peut faire apparaître un obstacle qui ne se voit pas au centre de santé.
La rumeur ne se traite pas par une réprimande. Il faut d’abord savoir ce qui a été entendu, auprès de qui, et ce que la famille cherche à protéger. Si une mère craint un effet secondaire, répéter que les vaccins sont importants ne répond pas encore à sa question. Le relais peut clarifier ce qu’il sait, éviter de promettre l’absence de tout effet indésirable et orienter vers un agent de santé pour les explications médicales. Cette précision protège la confiance autant que la qualité de l’information.
À Adré, un récit consacré aux échanges avec des participantes fait état de rumeurs, de fausses informations et de craintes d’effets secondaires qui freinent la vaccination des enfants. Une mère y avait manqué des rendez-vous avant de participer à une séance d’échanges. Ce parcours rappelle qu’un rendez-vous manqué n’explique pas, à lui seul, la raison de l’absence. Il faut demander ce qui s’est passé avant de conclure que la famille refuse les soins.
Pour garder le dialogue ouvert, les relais peuvent s’appuyer sur quelques repères simples:
- Laisser la personne exposer sa préoccupation. Une écoute active permet de distinguer une question médicale, une difficulté de déplacement, un oubli ou une inquiétude liée à une rumeur.
- Répondre dans les limites de son rôle. Le relais transmet une information compréhensible et sollicite un agent de santé lorsque la question demande une réponse clinique.
- Rendre la prochaine étape concrète. Si la famille souhaite poursuivre, elle doit pouvoir savoir où s’adresser et comment rejoindre une séance ou une équipe vaccinale.
- Respecter le choix et le rythme de la conversation. La pression peut interrompre l’échange; une porte laissée ouverte permet parfois de reprendre la discussion plus tard.
Ces gestes ne garantissent pas que chaque famille acceptera la vaccination. Ils évitent cependant de confondre adhésion et obéissance, et donnent aux équipes une meilleure chance de répondre au besoin réel.
Parler la langue de la famille, pas seulement la langue du message
La sensibilisation en langues locales ne consiste pas à traduire mot à mot une affiche. Il faut transmettre une idée de santé dans des termes que les personnes comprennent, en tenant compte de leurs habitudes de conversation et de leurs questions. Une image peut soutenir l’explication du calendrier vaccinal; elle ne remplace pas l’échange, surtout lorsque la famille veut parler d’un cas particulier.
À Moyito, Maimouna exerce comme relais communautaire depuis plus d’une décennie, selon un portrait publié par l’UNICEF en 2024. Elle parle arabe, boulala et barguimier. Cette maîtrise linguistique est présentée comme un atout pour son travail de sensibilisation. Elle permet d’ouvrir la discussion dans des langues parlées localement et de vérifier ce que l’interlocuteur a compris, plutôt que de mesurer la réussite à la seule diffusion d’un message.
Le choix des mots importe particulièrement lorsque l’on aborde la vaccination systématique contre la COVID-19 ou le calendrier des vaccins de l’enfant. Des explications trop techniques peuvent laisser une famille hésitante sans réponse claire. À l’inverse, simplifier ne doit pas conduire à déformer: si une question dépasse les connaissances du relais, l’orientation vers le personnel de santé fait partie d’une bonne communication.
À Moyito, des dialogues participatifs en faveur de la vaccination systématique contre la COVID-19 ont été organisés sous l’impulsion de chefs traditionnels. Leur rôle peut contribuer à rendre la rencontre possible et à légitimer la discussion auprès de la communauté. Mais la présence d’un leader ne remplace pas la parole des familles. Une réunion utile ménage un espace pour les questions, y compris celles qui dérangent, et permet aux professionnels de répondre sans transformer l’échange en annonce descendante.
Former les mobilisateurs et organiser le lien avec les équipes
La bonne volonté ne suffit pas pour répondre aux craintes, transmettre des informations sanitaires et orienter les familles. Les mobilisateurs ont besoin de repères sur la communication interpersonnelle, la mobilisation sociale et les limites de leur rôle. En 2025, l’UNICEF indiquait avoir renforcé les capacités de 2 206 mobilisateurs communautaires dans la province du Ouaddaï, au moyen de formations liées à la réponse aux épidémies.
Ce chiffre renseigne sur une activité de renforcement des capacités dans une province et à une période données. Il ne permet pas de conclure que tous les relais du Tchad ont reçu la même formation, ni que celle-ci a produit une hausse mesurée de la couverture vaccinale. Les sources disponibles ne quantifient pas l’effet propre des visites, des dialogues ou des formations sur l’acceptabilité vaccinale. Cette limite doit rester visible: elle n’efface pas l’intérêt des démarches, mais elle interdit de leur attribuer des résultats qui n’ont pas été établis.
Sur le terrain, une formation prend sa valeur lorsqu’elle aide à agir dans les situations ordinaires: expliquer le calendrier, écouter une inquiétude, reconnaître une rumeur et savoir vers qui orienter la personne. L’organisation compte tout autant. Les relais doivent pouvoir échanger avec les agents de santé, connaître les lieux et les dates des séances, et faire remonter les questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre seuls. Sans ce circuit, la médiation risque de s’arrêter au constat du problème.
Il faut également éviter de supposer que tous les relais ont le même statut ou les mêmes conditions d’exercice. Les informations disponibles ne permettent pas de généraliser leur rémunération ou leur mode d’engagement. Pour les équipes comme pour les communautés, la clarté sur les responsabilités, les horaires et les interlocuteurs réduit les malentendus et rend l’action plus prévisible.
À Adré, faire travailler ensemble relais, agents et leaders locaux
À Adré, des séances d’échanges ont réuni agents de santé, relais communautaires et leaders locaux autour de boîtes à images et de messages simples sur le calendrier vaccinal. Ce format met plusieurs ressources dans la même salle: les connaissances médicales des agents, la proximité des relais et la capacité des responsables locaux à faciliter la rencontre.
Le dialogue entre ces acteurs peut éviter deux impasses. La première consiste à demander aux relais de répondre seuls à des questions médicales ou à des rumeurs complexes. La seconde consiste à laisser les services de santé définir seuls la forme de la communication, sans retour sur les préoccupations rencontrées dans les quartiers et les villages. Une coopération régulière permet de faire circuler les questions dans les deux sens.
Le rôle des leaders traditionnels mérite la même précision. Un forum national sur la vaccination, évoqué dans un communiqué de l’OMS publié en 2018, préconisait une approche multisectorielle associant notamment l’administration locale ainsi que les leaders religieux et traditionnels. Ce repère ancien appuie l’intérêt d’une mobilisation concertée; il ne décrit pas à lui seul les dispositifs actuellement appliqués dans toutes les régions.
La démarche doit aussi s’adapter aux réalités locales. Les exemples de Farchana, d’Abéché, de Moyito et d’Adré montrent des pratiques situées: porte-à-porte, séances d’échanges, outils visuels et recours à des langues parlées localement. Ils ne constituent pas une preuve qu’un modèle uniforme fonctionne partout. Les sources disponibles ne documentent pas non plus les caravanes mobiles d’information comme une stratégie établie au Tchad. Une approche de proximité gagne à partir des ressources et des contraintes effectivement présentes, plutôt que d’importer un dispositif sans vérifier son utilité sur place.
Pour les familles, le parcours doit rester lisible: poser une question, obtenir une réponse adaptée, savoir où trouver un professionnel et pouvoir rejoindre une séance de vaccination. Pour les équipes, cela suppose des relais formés, des informations actualisées et un lien de travail qui ne repose pas uniquement sur des initiatives individuelles.
L’acceptabilité vaccinale se construit dans ces contacts concrets. Les relais communautaires au Tchad peuvent rapprocher les services des familles lorsqu’ils disposent d’un accès réel aux équipes, parlent avec les habitants dans des termes compréhensibles et accueillent les doutes sans mépris. La confiance ne se commande pas; elle se mérite par des réponses honnêtes, une orientation claire et une présence qui tient dans la durée.